Alors que la prolongation des centrales de Tihange et Doel suscite peu de réactions, le projet de recherche de Danielle Leenaerts, utilise l’art pour relancer la discussion de façon inédite. Ce projet a en effet la particularité de décliner la représentation du nucléaire civil et militaire en différents médiums qui dialoguent entre eux, à savoir : une exposition photo au Delta, un livre et une journée d’étude. Son travail confronte les regards d’artistes aux positionnements variés et refuse la polarisation du débat. L’objectif est plutôt d’amener la société à regarder en face une réalité qu’elle s’efforce d’occulter. Une démarche qui prouve que la culture et la recherche sont des leviers essentiels pour appréhender les défis géopolitiques et environnementaux actuels. Rencontre.

Comment est né ce projet de recherche sur la représentation du nucléaire par les artistes photographes ?

Il s’inscrit en parallèle à l’enseignement de l’histoire de l’art contemporain. Dans ce cadre, j’ai obtenu un crédit de recherche FNRS – PDR qui a donné une assise plus large au projet. J’ai donc pu le penser de manière tripartite avec une exposition, un livre et une journée d’étude.  

Je m’intéresse au nucléaire, car cette thématique cristallise l’essentiel des problématiques politiques, géopolitiques et humaines des 75 dernières années. D’une part, avec l’invention de la bombe atomique, en ce qui concerne le nucléaire militaire et, d’autre part, avec les usages exponentiels du nucléaire civil pour la production d’énergie. Selon le philosophe Günther Anders, nous sommes d’ailleurs passés à « l’âge atomique » avec le risque permanent de « globocide », c’est-à-dire la possibilité de détruire toute vie à la surface de la terre. Et nous sommes tout à fait conscients de cette réalité pour le nucléaire militaire. Mais l’être humain est aussi dans le déni des risques inhérents aux usages du nucléaire civil, comme l’a montré dernièrement la catastrophe de Fukushima. Il s’agit d’une vraie dissonance cognitive car nous connaissons les risques et la durée des retombées potentielles, mais nous ne réagissons pas. Pire, notre consommation énergétique explose, car le nucléaire civil est présenté comme la principale solution à la décarbonation. Une solution qui met de côté la question des risques et de la gestion des déchets nucléaires dont la durée de vie s’étend sur plusieurs siècles ou dizaines de millénaires. Ces questions, absolument essentielles, doivent être discutées par la société civile mais ne le sont pas. C’est aussi ce que je veux apporter avec ce projet de recherche : pouvoir débattre publiquement de la question du nucléaire, car nous sommes toutes et tous concernés et cela aura un impact sur notre avenir. 

Pourquoi avoir choisi la photographie ? Selon vous, qu’apporte-t-elle que d’autres médiums ne permettent pas ?

La photo était déjà la matière de ma thèse, cette question m’occupe donc depuis longtemps. C’est mon domaine d’activité principal en termes d’enseignement et de recherche. En effet, la photographie a longtemps été la grande absente des corpus de recherche en histoire de l’art qui traitent surtout des beaux-arts au sens large. Pour moi, c’était aussi important d’introduire ce type de représentations dans le champ universitaire et en particulier de l’histoire de l’art contemporain. Chemin faisant, j’ai eu connaissance de toute une série de travaux autour du nucléaire et j’y ai vu une tentative de visibilisation de ses enjeux. Les œuvres de ces artistes permettent de s’emparer de questions qui ne sont pas abordées dans le champ médiatique ou le sont de manière simplifiée, voire polarisante. 

J’ai aussi voulu éviter tout ce qui relève de la fiction quant à la question nucléaire. La photographie a une valeur d’attestation documentaire mais, en même temps, elle propose une représentation qui tient un discours sur le monde, à travers un véhicule esthétique qui invite à s’arrêter et à réfléchir. La photographie est un art qui permet d’associer des images à des concepts et d’humaniser la problématique du nucléaire. 

Le nucléaire est au cœur de l’actualité, entre enjeux climatiques, vieillissement des infrastructures et tensions géopolitiques. Comment cette actualité nourrit-elle la réception des œuvres ?

Actuellement, le gouvernement a décidé de ne pas sortir du nucléaire et a prolongé la vie des centrales de Tihange et Doel. Je suis très étonnée du manque de réaction de la société civile sur ce point. La décarbonation est bien sûr nécessaire mais le nucléaire n’est pas l’unique solution. C’est d’ailleurs une solution qui présente de nombreux risques et qui est très polluante. On parle de déchets radioactifs qui le resteront pendant des milliers d’années. Ça nous projette dans des dimensions temporelles qui sont irreprésentables. C’est l’un des grands enjeux de la réception de l’exposition par le public. J’espère que celle-ci permettra d’identifier les problématiques et les risques, tant qu’il est encore temps de changer les choses. Je suis donc très curieuse de voir comment le public va réagir et suis très reconnaissante au Delta d’avoir accueilli le projet d’exposition. Le Delta et le Confluent des Savoirs ont d’ailleurs fait un travail de vulgarisation des informations afin de communiquer les connaissances que nous avons sur le nucléaire de façon plus efficace. Ces informations posent un cadre à l’exposition, mais l’interprétation des œuvres reste totale pour le public. Chacun est libre de les recevoir comme il le souhaite. J’espère en tout cas que cette exposition questionnera le public et permettra au débat de s’enclencher.

Comment avez-vous sélectionné les dix artistes belges et internationaux sur lesquels est basé votre travail ?

En partant de la réalité belge et d’une artiste, Cécile Massart, qui, depuis 30 ans, se consacre à cette question du nucléaire civil et à la gestion des déchets et plus particulièrement à la visibilisation des emplacements de stockage. Cécile Massart a créé des marqueurs des sites d’enfouissement. Son travail pionnier m’a sensibilisée à la question du nucléaire. J’ai aussi été confrontée aux travaux d’un jeune photographe qui s’est intéressé à Tihange pour son travail de fin d’étude. L’ancrage belge tombait donc sous le sens. Ensuite, c’est mon intérêt pour les accidents nucléaires qui m’a conduite vers d’autres photographes, comme Anaïs Tondeur. Enfin, je me suis intéressée au nucléaire militaire et d’autres photographes se sont imposés. Finalement, les dix photographes sélectionnés offrent une représentation diversifiée de la chaîne du nucléaire (déchets, traitement du matériel, démantèlement, occupation militante, etc.) et des enjeux civils et militaires. 

L’exposition photo n’est pas le seul médium que vous utilisez pour présenter votre recherche. Vous sortez également un livre, nommé comme l’exposition, et organisez une journée d’étude. En quoi le livre complète-t-il ou prolonge-t-il l’expérience de l’exp

Le livre, (Faire) face au nucléaire, qui sortira fin mars, et l’exposition sont deux médiums indépendants. Le livre n’est pas un catalogue de l’exposition. On y retrouve la plupart des artistes mais pas nécessairement les œuvres qui y sont exposées. Le livre permet d’approfondir l’analyse et de contextualiser l’appréhension du nucléaire au regard des œuvres. Il s’intéresse également à l’esthétique des œuvres de façon plus poussée. Les données présentes dans le livre sont aussi plus chiffrées et précises que celles qui figurent dans l’exposition. Le livre trace les contours d’un travail de recherche approfondi. Mais je tiens à préciser que le thème du livre est l’histoire de l’art et non pas la physique. Il permet toutefois de saisir le contexte général, les grands éléments et enjeux du nucléaire. 

L’ouvrage donne également à comprendre le positionnement des artistes face à la question du nucléaire. Certains sont anti-nucléaire, d’autres sont plus nuancés. Le livre présente donc tout un spectre de positionnement sur la question. J’espère qu’il va également permettre un débat public et de sortir des positions polarisées « pour » ou « contre » le nucléaire. Le livre a vocation à réinstaller des informations factuelles dans le débat, plutôt que des opinions, mais aussi à remettre au centre la question du vivant. Il tente de proposer des connaissances et de la nuance. 

Après deux ans de recherche, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la manière dont l’art peut contribuer à la compréhension du nucléaire ?

Je suis plus convaincue que jamais que c’est un périmètre d’expression salutaire. Ces œuvres rendent concret ce qui est abstrait. La photographie est un véhicule artistique puissant qui a développé un intérêt pour ces questions. L’art autorise un espace de liberté inédit. Mais le périmètre de l’expression artistique est encore à défendre. Mon travail de recherche est aussi un enjeu de ce point de vue-là. Il montre que l’expression artistique est possible au moment où la culture subit des restrictions budgétaires. 

Cette recherche ouvre-t-elle la voie à de nouveaux projets ?

Je ne sais pas encore. Mener ce projet à bien était un gros challenge. Je vais continuer à accompagner le projet, à le diffuser sous d’autres formes et d’autres échanges (cours-conférences, vidéos, etc.) afin de le faire vivre encore. Dans un avenir plus ou moins proche, je souhaite continuer à pouvoir avancer sur l’art actuel en Belgique francophone et continuer à m’intéresser à des questions sociétales.

(Faire) face au nucléaire : l'expo

Du 28 mars au 02 août 2026

Tarifs : 10 € > 5 €

L’exposition est accessible de 11h à 18h du mardi au vendredi et de 10h à 18h les samedis et dimanches.

Tout public

Autour de l’exposition :

(Faire) face au nucléaire : le livre

Sortie fin mars

Éditions La Lettre Volée

25€

(Faire) face au nucléaire : la journée d'étude

Vendredi 27 mars de 9h30 à 17h30

Au B&LC (rue Godefroid 5 à Namur)

La matinée sera consacrée au nucléaire à travers le prisme des sciences exactes et des sciences humaines. L’après-midi sera consacrée aux interventions d’artistes.