Qu’est-ce qui vous a amenée à vous spécialiser dans le domaine du vieillissement ?

Tout a démarré avec ma thèse de doctorat. On m’a proposé de travailler sur la sarcopénie, un sujet alors peu exploré en 2012. C’était le tout début : on commençait seulement à parler de cette maladie. La thématique m’a immédiatement intéressée et j’ai rapidement remarqué que la recherche dans ce domaine était encore à un stade embryonnaire ! J’ai lancé une étude de cohorte sur 530 patients de plus de 65 ans qui ont été suivis durant une dizaine d’années. Ces données ont permis de publier de nombreuses études. C’est seulement en 2016 que la sarcopénie a été reconnue comme une pathologie à part entière. Jusque-là, elle était peu connue du grand public et des professionnels de la santé. De plus, il existait un tas de définitions de la maladie, ce qui entretenait une certaine complexité. J’ai rejoint un groupe d’experts internationaux, le GLIS (Global Leadership Initiative in Sarcopenia), qui travaille actuellement à établir une définition mondiale et consensuelle de la sarcopénie. On avance donc enfin vers une définition claire et une plus grande sensibilisation à la maladie, notamment auprès des médecins.

Justement, comment définit-on la sarcopénie ?

Aujourd’hui, la sarcopénie se définit par une perte progressive et généralisée de force et de masse musculaire avec l’avancée en âge, au-delà du seuil physiologique. Tout le monde perd du muscle en vieillissant, mais on remarque que certains en perdent beaucoup plus que d’autres. Nous cherchons à comprendre cette variabilité interindividuelle, qui est influencée par de nombreux facteurs : génétiques, métaboliques, etc.

Quel est le pourcentage de personnes touchées ?

Cette maladie touche énormément de personnes âgées. On estime ainsi qu’entre 10 et 16 % des plus de 65 ans sont atteintes de sarcopénie. Ce chiffre monte à 60 % pour les personnes hospitalisées, dans un service d’oncologie par exemple. 

Pourquoi mérite-t-elle une attention particulière ?

Outre sa prévalence importante, ses conséquences sont lourdes : chutes, fractures, hospitalisations, perte d’autonomie, baisse de la qualité de vie et, c’est très clair, une mortalité accrue. De nombreux travaux commencent également à montrer l’importance des coûts de santé associés à la sarcopénie. L’impact de la sarcopénie se mesure donc au-delà d’un impact individuel, on peut parler d’un véritable impact sociétal !

C’est une question de santé publique sous-estimée selon vous ?

Ça l’était clairement il y a quelques années, mais la situation évolue. La recherche explose et les médias commencent à s’y intéresser. Les politiques y accordent également de plus en plus d’attention, ce qui est très positif. On a tous envie de bien vieillir et de préserver ses capacités physiques.

Vous avez développé un outil spécifique, le SarQol. De quoi s’agit-il ?

Le SarQol est un questionnaire de qualité de vie spécifique à la sarcopénie, créé il y a dix ans. Le terme « spécifique » prend tout son sens, car auparavant on utilisait des outils génériques de mesure de la qualité de vie, qui ne mesuraient que partiellement son impact réel. J’ai reçu énormément de sollicitations pour l’utilisation et la traduction de ce questionnaire. Il a ainsi été traduit en plus de quarante langues ! Au vu de cet engouement, j’ai réalisé une méta-analyse qui a montré de manière unanime une diminution nette de la qualité de vie des patients atteints de sarcopénie. 

Cet outil est représentatif d’une approche dite « centrée sur le patient ». Comment se concrétise-t-elle ?

La recherche clinique tend à davantage intégrer le patient dans le processus de soin. Si le patient se sent écouté et compris, cela va influencer sa pathologie. Le SarQoL s’inscrit dans cette logique, tout comme la technique du Discrete choice experiment (DCE), à laquelle je m’intéresse particulièrement. Il s’agit d’une étude de préférence de patients en matière de caractéristique de traitement. En effet, il n’existe à ce jour aucun traitement médicamenteux pour traiter la sarcopénie. Ce type d’étude va donc permettre à l’industrie pharmaceutique, mais aussi, agroalimentaire de proposer des traitements pharmacologiques ou des suppléments nutritionnels adaptés aux préférences du patient. En tenant compte de ses préférences, on obtient une meilleure adhérence au traitement, et donc, de meilleurs résultats.

En plus de votre casquette de chercheuse, vous êtes aussi experte en méthodologie. En quoi cela consiste-t-il ?

Les Discrete choice experiment (DCE), comme les méta-analyses, sont des méthodes qui peuvent s’appliquer à de nombreux domaines de recherche. Je suis donc régulièrement contactée par des chercheurs et des cliniciens du monde de la santé, mais pas seulement, pour appliquer concrètement ces outils à leurs thématiques de recherche. Je suis très friande de ce genre de collaborations, qui nourrissent ma curiosité scientifique.

CV express

Charlotte Beaudart est chargée de cours au Département des sciences biomédicales de l’UNamur et membre de l’Institut NARILIS. Lauréate du Prix de la Fondation AstraZeneca, Namuroise de l’année 2024 et titulaire d’un mandat Start-Up Collen-Franqui, elle siège dans plusieurs conseils médicaux belges et internationaux, dont le Belgian Bone Club, le Belgian Aging Muscle Society, l’European Society on Clinical and Economical Aspect of Musculoskeletal Disease et le Global Leadership Initiative in Sarcopenia (GLIS). Elle a récemment rejoint le conseil scientifique de Sciensano et sera prochainement membre du Collège des Jeunes chercheurs de l’Académie royale de Médecine de Belgique. Charlotte Beaudart s'est également vue décerner le prix René de Cooman 2025, une récompense de la Société Belge de Gérontologie et Gériatrie attribuée à de jeunes chercheurs belges pour leur contribution scientifique à la problématique du vieillissement.

Cet article est tiré de la rubrique "L'experte" du magazine Omalius #39 (Décembre 2025).

 

Cover Omalius décembre 2025